Voici donc un climatosceptique à la Maison Blanche. Un homme qui a dit que le changement climatique est une «connerie», un «canular», un «concept inventé par les Chinois pour empêcher l’industrie américaine d’être compétitive». Et qui a promis d’«annuler» l’accord de Paris sur le climat, entré en vigueur le 4 novembre. Donald Trump peut-il le faire? Que va-t-il se passer désormais?

 

Le juridique et le politique

 

Ségolène Royal l’a assuré ce mercredi au micro de RTL : «Il ne peut pas, contrairement à ce qu’il a dit, dénoncer l’accord de Paris.» Interrogée sur la question la semaine dernière par quelques médias dont Libération, la ministre française de l’Environnement l’avait déjà affirmé, se refusant alors à envisager l’élection de Trump. «Il ne pourrait pas le dénoncer pendant trois ans et après, il y aurait un an de préavis, avait-elle expliqué. Pour n’importe quel pays, c’est très compliqué de sortir dès lors qu’il y a eu ratification. Et il y a quand même des normes environnementales dans les échanges internationaux. De plus, aujourd’hui, les entreprises font de la stratégie bas carbone une valeur économique, elles sont très favorables à l’accord de Paris».

 

Juridiquement, Ségolène Royal a raison... si on ne lit que les deux premiers points de l'article 28 de l'accord de Paris. Mais le troisième point de cet article stipule que «toute partie qui aura dénoncé la Convention sera réputée avoir dénoncé également le présent accord». Car «l'accord de Paris n'est qu'un protocole de cette Convention-cadre des Nations-Unies sur les changements climatiques, qui date de 1992», explique l'avocat en droit de l'environnement Arnaud Gossement. Et cette Convention peut être dénoncée en un an. Ceci dit, l'«accord resterait en vigueur même si les Etats-Unis en sortent, bien que dans la pratique, il n'aurait alors pas grand intérêt», estime Gossement.

 

Politiquement, l’élection de Donald Trump risque de faire beaucoup de tort à la lutte contre le changement climatique. Car l’accord de Paris repose sur des engagements nationaux de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) - pour l’instant d’ailleurs très insuffisants pour atteindre l’objectif de contenir la hausse moyenne des températures du globe en-deçà de 2°C par rapport à l’ère pré-industrielle, voire de 1,5°C. Donc si les pays ne tiennent pas leurs engagements et ne mettent pas en place les politiques nationales adéquates, l’accord restera une coquille vide. Quid de l'effet domino, si l'exécutif des Etats-Unis ne tient pas ses promesses?

 

Pour Pascal Canfin, directeur général de l’ONG WWF France, deux questions se posent. La première sera selon lui de savoir quelle sera la réponse internationale à cette nouvelle donne. «Là, le marqueur, c’est la Chine [le premier émetteur mondial de GES devant les Etats-Unis, ndlr]. Si elle dit qu’elle n’a pas signé et ratifié Paris pour suivre Obama, mais qu’elle l’a fait car elle avait un intérêt propre à le faire et que ce ne sont pas les Etats-Unis qui dictent sa conduite, ce sera un signal très fort.

 

L’enjeu est de savoir si elle dira cela, ainsi que d’autres pays, et vite», estime-t-il. Deuxième question : quelles seront les réactions à l’intérieur même des Etats-Unis? «Ce pays n’est pas une entité homogène, rappelle Canfin. Il y a des Etats charbonniers, d’autres déjà très engagés en faveur des énergies renouvelables, telle la Californie. Et des grandes villes très progressistes, tout comme un grand nombre d’acteurs économiques.» L'avocat Arnaud Gossement se dit lui aussi «convaincu que même si Donald Trump fait des rodomontades politiques, les Etats-Unis continueront d'avancer dans les faits, notamment au niveau des Etats fédérés». Reste que la tâche de ceux qui voudront lutter pour le climat sera plus difficile, et leurs marges de manœuvre réduites.

 

Relance des énergies fossiles

 

Car Donald Trump a aussi promis de supprimer l’Agence de protection de l’environnement (EPA), de lever les restrictions à la production d’énergies fossiles et de relancer le projet d’oléoduc Keystone XL auquel Barack Obama avait mis son veto en 2015. Sur son site, son programme est clair : «Nous soutiendrons le charbon. Nous soutiendrons la fracturation hydraulique sans danger. Nous autoriserons aussi de larges zones de forage offshore pour une production sûre.»

 

Aux Etats-Unis, les réactions pleuvent déjà. «L’élection de Trump est un désastre, mais elle ne peut pas signifier la fin du processus international de lutte contre le changement climatique, estime par exemple May Boeve, la directrice de l’ONG 350.org, l’une des plus actives sur le sujet. Nous n’abandonnons pas le combat et la communauté internationale ne devrait pas non plus l’abandonner. (...) Aux Etats-Unis, le mouvement climatique va tout mettre en œuvre pour protéger les progrès que nous avons faits et continuer à pousser pour des mesures audacieuses. Nous avons besoin que le reste du monde aille de l’avant et regarde au-delà de la Maison blanche pour s’associer à la société civile, aux entreprises et aux autorités locales qui sont toujours résolus à agir pour le climat».

 

Un changement limité 

 

Pourra-t-on vraiment compter sur le leadership et la volonté des entreprises et du marché? Ségolène Royal n’est pas la seule à le croire. «Nonobstant les changements à court terme de la posture et de la politique des Etats-Unis, l’économie mondiale a déjà commencé à se tourner vers un futur "bas carbone", estime ainsi Achim Steiner, directeur de la Oxford Martin School et ancien directeur exécutif du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE).

Les marchés et l’économie vont probablement modérer tout changement de politique américaine, car les entreprises et investisseurs américains évalueront ce qui permettra de maintenir l’économie américaine compétitive dans un marché mondialisé - étant donné que certains de leurs plus gros partenaires commerciaux et concurrents investissent déjà massivement dans des technologies et infrastructures bas carbone. Ajoutez à celà la croissance rapide du nombre d’entreprises américaines qui emploient déjà des millions de gens dans des secteurs bas carbone, et vous pouvez vous attendre à ce qu’une voix domestique forte influence les futures signaux politiques de la prochaine administration à Washington».

 

En attendant, depuis Londres, le responsable de la recherche sur les risques environnementaux et climatiques de l’agence de notation Standard and Poors (S&P), Michael Wilkins, propose déjà d’apporter son aide à la nouvelle administration Trump. «S&P soutient la soutenabilité à l’échelle mondiale et adopte une approche holistique en faveur des alternatives responsables et durables. Comme entreprise, nous nous concentrons sur la baisse de notre propre consommation d’énergie et depuis 2013, nous avons réduit celle-ci de 22%. Nous sommes ravis de fournir à la nouvelle administration la recherche, les données et les analyses dont elle aura besoin pour continuer à prendre des initiatives en faveur du développement durable». Ironie? Vœu pieux?

 

Le monde de la finance semble en tout cas bel et bien avoir compris les enjeux climatiques. «Les investisseurs sont préoccupés par le risque que le résultat inouï de l’élection américaine ne rende incertain l’agenda politique sur le climat, a réagi mercredi Stephanie Pfeifer, Directrice Générale de l'Institutional Investors Group on Climate Change (IIGCC, qui regroupe 128 investisseurs institutionnels avec plus de 13000 milliards d’actifs sous gestion). Pour autant, nous sommes convaincus qu’au vu de l’urgence mise en évidence par les travaux scientifiques et de l’impératif économique à agir, les investisseurs poursuivront leurs efforts pour gérer le risque climat avec détermination et saisir les opportunités que peut offrir la nécessaire transition vers l’économie bas carbone». Sylvain Vanston, en charge de la responsabilité d’entreprise pour l'assureur Axa, l'un des plus gros investisseurs mondiaux, affirmait en septembre à Libération qu'«il est impossible d'être assureur et climatosceptique», même s'il reconnaissait que le groupe n’envisage pourtant pas de retirer massivement ses billes de toutes les énergies fossiles. 

 

«Si Donald Trump a vraiment à coeur de protéger le peuple américain, il ne pourra le faire que par l'action climatique, résume Célia Gautier, du Réseau Action Climat - France. La question est de savoir s'il comprendra cela ou s'il restera dans sa posture actuelle et n'écoutera que le lobby des énergies fossiles en allant à l'encontre de la tendance mondiale». A suivre...

 

Coralie Schaub. Libération