«Il faut modifier notre perception de la réalité»

Publié le par Gerome

Lester R. Brown, agroéconomiste américain, a fondé le Worldwatch Institute et le Earth Policy Institute qui alertent l’opinion publique sur les problèmes liés à la croissance démographique, au réchauffement climatique et aux menaces qui pèsent sur la biodiversité végétale et animale. Le Washington Post l’a classé parmi les 100 penseurs les plus influents de la planète.

Depuis votre dernier ouvrage, le Plan B (2), sorti il y a quatre ans, peu de choses ont réellement avancé. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Je ne dirais pas qu’il ne s’est rien passé, au contraire, je dirais que les choses empirent. Il me semble que les chaînes d’information sont devenues des chaînes météo. Depuis deux ans, on entend de plus en plus d’événements climatiques extrêmes. Une vague de chaleur en Russie, une tornade sur New York. Cet été, aux Etats-Unis, la saison des tornades a duré plus longtemps, dans des Etats qui n’avaient jamais vu de tornades, il y a eu l’ouragan Erin sur New York.

 

Dix millions de personnes ont été privées d’électricité à la frontière mexicaine à cause du réseau. Tous les Etats sont désormais touchés. Les scientifiques nous préviennent depuis des années et nous sommes en train de comprendre qu’il se passe quelque chose. Nous avons atteint un point de basculement. Si on accepte ce constat, cet état de fait, on ne peut pas ne pas changer. Or, la plupart d’entre nous ne veulent pas changer, personne ne veut modifier son train de vie, sauf pour l’améliorer.

Dans son ouvrage Pour un catastrophisme éclairé (3), le philosophe Jean-Pierre Dupuy nous explique que nous savons les choses mais que nous ne croyons pas ce que nous savons. Quel est ce frein intérieur qui nous fige ?


Il est difficile d’imaginer des expériences qu’on n’a jamais eues. On peut envisager l’impact d’un accident de voiture, alors on roule prudemment ; on assure nos maisons contre des sinistres ou contre le vol, mais en matière environnementale, il n’y a pas de menace, pas de «Pearl Harbor» net, clair et défini. Aujourd’hui, le temps de la rareté est arrivé. Et le «Pearl Harbor» climatique est en cours. Mais on fait mine de ne rien sentir, voire de ne pas pouvoir imaginer ce qu’il peut être.

Concrètement, pour quoi vous battez-vous ?

Il est temps de modifier notre perception de la réalité. Je me bats pour que l’on redéfinisse la notion de sécurité nationale.

Quelles sont les nouvelles menaces à notre sécurité ?

Il ne s’agit plus des pays étrangers, du terrorisme, mais d’un ensemble de problèmes d’une autre nature. Je pense au déficit environnemental, à la pénurie d’eau, aux inondations, aux effets du changement climatique, à la défertilisation des sols, à la surpêche, à l’augmentation de la population ou du prix des matières premières, qui risque d’être le premier indicateur des problèmes à venir. Bref, notre sécurité nationale est menacée par la dette écologique.

Croyez-vous que les initiatives comme «les villes en transition» ou les «villes lentes» soient une option ?

Les villes en transition [lire page suivante] ou les villes lentes sont des initiatives citoyennes, qui viennent du «bas». Elles n’attendent pas que le politique ou la société se mettent en marche pour agir. Par exemple, dans le mouvement de la transition, notre dépendance à l’énergie est la priorité pour agir. Ce qui est essentiel aujourd’hui, car on vit encore dans un monde qui ne donne pas le vrai prix de l’énergie. On vit avec l’illusion que l’essence n’est pas chère. On a besoin que le marché et les politiques cessent de mentir. Il faut baisser les taxes sur le travail et taxer l’énergie. Et la situation climatique se réglera d’elle-même.

Sommes-nous au bord de l’effondrement décrit par l’anthropologue Joseph Tainter, qui concerne les sociétés complexes incapables de gérer leur complexité ?

Oui, à cette différence près : je ne sais pas si les Sumériens savaient ce qui se passait alors que leur civilisation disparaissait. Nous, nous avons un savoir scientifique à notre disposition, nous connaissons les effets de la trop forte concentration de CO2 dans l’atmosphère, de l’épuisement des nappes phréatiques, des ressources géologiques, minières ou alimentaires. Il ne faut pas cesser de tirer la sonnette d’alarme.

 

 


Publié dans Nature

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article